Don d'une soeur à une soeur

Témoignages 1

 

Nous sommes en été 2002 et nous partons en camping-car visiter le sud de la France. Pour mon mari et moi (44 ans), c’est le grand bonheur puisque nos trois filles (21, 20 et 18 ans) ont envie de se joindre à nous pour cette semaine de découverte. L’espace qu’offre un de ces bus est très restreint à cinq, mais propice aux jeux et discussions en famille, ce qui n’est pas un mal puisque nos deux plus jeunes sont encore très rebelles ! Cette année-là, je n’ai pas pris de roman à lire mais quantité de brochures et récits sur le don d’organes que ma sœur, qui habite dans le canton de Zürich, vient de m’envoyer.

En effet, la santé de ma sœur aînée (52 ans) s’est considérablement dégradée ces derniers mois, à tel point que son néphrologue lui a suggéré de la placer sur la liste d’attente d’un don de rein, à moins d’avoir un donneur potentiel dans la famille. Car, depuis 37 ans, suite à un virus, ses reins ont doucement ralenti leur fonction. Le moment était donc venu de parler de dialyse et de songer à une greffe, C’est par l’intermédiaire de mes parents que j’ai appris cette nouvelle et j’ai immédiatement voulu connaître les conditions pour être donneur. A ce moment-là, le premier critère incontournable était de posséder le même groupe sanguin. Lorsque j’ai su que nous étions toutes les deux du groupe B, c’était une évidence pour moi que si les examens médicaux le permettaient, je donnerais un de mes reins à ma sœur.

Après avoir lu toutes les brochures dans le camping-car, j’ai envie de connaître l’avis de mes filles ainsi que de mon mari. Tous les quatre me soutiennent et m’encouragent à aller de l’avant si tel est mon désir ! Contrairement à moi, pour qui la décision est prise, c’est mon mari qui se pose le plus de questions. Nous établissons donc une liste, où chacun peur écrire ses questions et que je soumettrai au néphrologue.

Après un premier contrôle concluant chez mon médecin de famille à Montreux, je suis convoquée pour des examens très poussés à l’hôpital universitaire de Zürich, où j’ai à subir toute une série de tests. Ces derniers visent, en premier lieu, à connaître le fonctionnement de mes deux reins, mais également mon état de santé général. Après le passage obligatoire chez la psychologue de l’hôpital, je reçois enfin la confirmation que je suis en parfaite santé et que je peux donc donner un de mes reins à ma sœur. Je suis très heureuse de ce résultat, car je suis tellement décidée que si l’on m’avait annoncé le contraire, j’aurais certainement été très déçue et frustrée !

Nous sommes alors en décembre et les choses se mettent gentiment en place. Le souhait du néphrologue est de pouvoir éviter les dialyses, mais le temps commence à presser. L’opération est programmée pour le 18 février 2003. Ma sœur est très contente d’avoir enfin une date, mais se demande comment cela va « tenir » encore deux mois. Elle travaille toujours à 60% en tant qu’institutrice, malgré sa grande fatigue. En effet, il lui est impossible de se coucher ou de rester assise plus de deux minutes dans la même position  puisque, au repos, ses jambes commencent à trembler et à faire mal. En plus, à cause de sa peau devenue extrêmement sèche, elle a de terribles démangeaisons sur tout le corps. Tiens bon, grande sœur !

Ce 17 février 2003, je me trouve dans le train pour Zürich quand je reçois un message de ma plus jeune fille qui me dit de regarder dans la poche de ma valise. J’y trouve une lettre, très joliment rédigée, où ma fille m’écrit tout ce qu’elle a envie de me dire avant mon opération, mais qu’elle n’arrive pas à me confier oralement. C’est carrément une déclaration d’amour ! Venant de mon adolescente si rebelle, c’est tellement inespéré et touchant que je ne peux retenir mes larmes ! De connaître ses sentiments me fait beaucoup de bien !

Nous entrons donc à l’hôpital cet après-midi-là et notre vœu d’être ensemble dans une chambre est exaucé. Nous sommes très heureuses et décidons que ma sœur, qui devra rester un peu plus longtemps à l’hôpital  que moi, prend le lit vers la fenêtre avec vue sur le parc et la ville. Les infirmières font les préparatifs habituels, les anesthésistes nous posent les dernières questions et le chirurgien nous dit que nous sommes compatibles à tel point qu’il appelle cela un «full-house». C’est génial ! L’atmosphère entre nous est très détendue et personnellement je n’ai aucune, mais alors aucune appréhension ! Nous pouvons enfin papoter entre sœurs…

Après une excellente nuit, une bonne douche et le moral au beau fixe, me voilà prête. Ma sœur devra patienter, car nous sommes opérées  l’une après l’autre  par la même équipe chirurgicale.

A mon réveil, je suis bien au chaud sous les couvertures chauffées et n’ai absolument pas mal, juste terriblement sommeil. L’opération de ma sœur n’est pas encore terminée quand les infirmières me ramènent dans ma chambre. Par elles, je sais que tout va bien pour ma sœur qui doit rester une nuit sous étroite surveillance. Le chirurgien a enlevé mon rein gauche, ce qui me laisse une cicatrice de 10 cm sous le nombril, puis l’a implanté dans l’aine droite de ma sœur, tout en laissant ce qui reste de ses deux reins à leurs places.

Quelle émotion et quel bonheur de nous retrouver le lendemain, lorsque ma sœur est de retour en chambre ! Elle me raconte avec fierté que le nouveau rein a immédiatement commencé à travailler et, fait très important pour elle, son urine est à nouveau jaune, ce qui n’était plus le cas depuis longtemps. Comme je suis contente de ce résultat !  Les jours suivants, nous nous remettons gentiment de nos interventions respectives, comme après n’importe quelle opération. Nous sommes contentes d’être dans la même chambre, ce qui nous permet de suivre l’évolution de l’autre et de pouvoir discuter ensemble.  Au bout de cinq jours, je peux rentrer chez moi. Ma sœur sortira un jour plus tard, mais partira une dizaine de jours en convalescence.

Après quelques jours assez tranquilles à la maison, la vie reprend très rapidement son cours et au bout de quelques semaines, ce n’est plus qu’un souvenir. Pour exemple : je pensais devoir demander l’aide de mon mari ou de mes filles pour retourner la terre et préparer mon jardin potager, mais j’ai réussi à le faire moi-même  six semaines seulement après l’opération. Je fais et vis donc exactement comme avant.  Heureusement que pour ma sœur  tout se passe également très bien  et elle a pu reprendre son travail après un peu plus de deux mois déjà. Nos parents ont alors organisé « la fête des reins » afin de trinquer avec toute notre grande famille à la réussite de cette opération.  Je trouve fantastique que, grâce au magnifique travail du chirurgien et le don de mon rein sain, ma sœur puisse « renaître » à ce point.

A présent, nous sommes en 2010 et toutes les deux, nous nous portons à merveille, elle toujours en Suisse allemande et moi en Suisse romande ! Nous ne nous voyons pas plus souvent qu’avant, mais il y a forcément un lien unique qui s’est créé entre nous.

Etant donné que son corps a bien accepté ce nouvel organe, sans aucune tentative de rejet, ses médicaments ont pu être réduits au minimum et elle est très régulièrement suivie par son néphrologue. Je reçois alors souvent un SMS avec les résultats des dernières analyses ou son joli taux de créatinine ! Moi-même, je suis convoquée en moyenne tous les deux ans pour un contrôle.

Après l’opération, ma sœur m’a offert un vitrail en forme d’ange en déclarant : « Voici un ange gardien pour protéger mon ange à moi ! » Ce dernier veille chaque jour sur moi puisqu’il est suspendu à la fenêtre de la cuisine où je passe beaucoup de temps.

Et si c’était à refaire, je n’hésiterais pas une seconde et le referais !

M.R.